Fragmentation

Publié le par Stéphane Delgarde

 

Heureux qui ne connaît pas la nature de mon désespoir. (pierre tombale, bas XIXème siècle, Pologne.)

 

Au début était l'unicité, nuage proche parfois traversé d'éclairs de sens énigmatiques. Ensuite le monde s'est fragmenté en domaines de nature différente : parmi les énigmes, certaines avaient une solution, qui dispersaient localement la brume. Parfois il suffisait de regarder au bon endroit pour que le regard se fraie une route une fois pour toute.

Mais ces endroits étaient divers, certains sous contrôle absolu, d'autres complètement brumeux quand on s'y enfonçait : même en regardant derrière soi, il n'y avait rien à y comprendre. Des bulles se sont élargies, menant pour certaines à un ciel bleu, d'autres restant constamment et uniformément gris terne aussi loin que le regard pouvait porter.

Quelques-unes se développent toutes seules sans rapport avec l'extérieur, et grossissent en permanence, accumulant les solutions à des problèmes sur la perception et les énigmes en général.

Elles tendent à se rejoindre, s'agglomérer, gonfler par fusion comme à la surface de la tasse de lait qui plus tard apporterait tant d'enseignements sur les choses et les gens. Ou parfois une chose importante devenait anodine pour avoir mené à une énorme bulle qui devenait provisoirement seul objet d'intérêt.

Ainsi un jour apparaissent les mots, puis l'écrit, et toutes les bulles précédentes deviennent petites et lointaines.

La vie s'est donc morcelée en fragments de taille et nombre divers et variables par divisions et agglomérations selon les circonstances, et reliés par des cloisons et des passages, des élastiques ou des tiges, et parfois les liens se distendent au point de faire plusieurs vies différentes, plusieurs personnes différentes.

Pendant des périodes il est au centre de sa vie et sa dispersion est autour de lui, harmonieusement disposée et fluidement mouvante. Ou il est dispersé dans sa périphérie cloisonnée et se sent en sécurité. A d'autres moments ses souvenirs sont douloureux et sa vie loin de lui : il est séparé de la majorité de ses fragments, qui sont immobilisés loin pour longtemps. Ses rêves cherchent à les rassembler.

Ainsi progresse la vie amiboïde dans le flux du temps.

 

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